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Prédication Patrick Bouysse, Jean 9, 1-42.

Eglise du Bon Secours dimanche 01 mars 2026

« Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance ». « Jésus vit, en passant », sobrement, voici le premier verset de notre évangile de ce dimanche. Jésus en passant redonne la vue à un aveugle de naissance un jour de sabbat et cette guérison, fait troublant, n’enthousiasme pas tout le monde, elle déclenche même une vive polémique. Pour mieux comprendre ce fait troublant, il nous faut prendre le temps de relire attentivement l’ensemble du chapitre 9 de notre évangile de ce dimanche.

 

Cette relecture du chapitre 9 nous amène déjà à faire un premier constat autour de la notion du « voir ». Cette notion du « voir » qui s’invite avec le mot « aveugle », douze fois citées, mais aussi l’expression « ouvrir les yeux » sept fois citées. D’ailleurs le verbe « voir » lui-même est neuf fois cités, ainsi que l’expression « recouvrer la vue » quatre fois employées.

 

Toujours en introduction de ma prédication, il est bon de rappeler que l’évangile de Jean a cette particularité d’être le moins ancien de nos quatre évangiles. Abstraction faite qu’il est le plus récent de nos quatre évangiles, il a aussi cette particularité de raconter autrement la vie de Jésus. En ce sens il nous donne un éclairage nouveau, éclairage qui commence ainsi : « Au commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu » Jean 1, 1.

 

Attardons-nous encore un moment sur les premiers versets de l’évangile de Jean, pour dire ceci, la guérison de l’aveugle-né que nous trouvons au chapitre 9 présente sous une forme narrative la découverte de cette lumière, relisons justement cet autre verset du prologue de Jean  : « Et la lumière luit dans le ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue », Jean 1, 5. Pour prendre pleinement la mesure de ce verset, il est important de redire que la lumière est à comprendre comme une puissance de vie. En effet, le mot « lumière » rejoint le mot « vie » en Jean 1, 4. « En elle était la vie, et la vie était la lumière du monde » Jean 1, 4.

 

Cette Parole qui vient au monde est « la vie », et cette vie est immédiatement associée à la « lumière du monde ». La voici cette bonne nouvelle, Jésus est « vie et lumière » pour nous tous. Il va sans dire que l’évangile de Jean est fortement christologique, c’est-à-dire qu’il donne une importance centrale à la divinité de Jésus. Christologie qui nous dit que c’est Jésus qui nous rend vivants, que c’est sa lumière, et aucune autre qui peut nous donner de vivre pleinement nos existences. 

 

Après cette introduction, retrouvons notre récit de guérison, cette guérison qui est l’un des sept signes que contient l’évangile de Jean, signe qui redonne la vue à un aveugle de naissance, mais au lieu de susciter joie et enthousiasme, cette guérison provoque une polémique. Ce qui peut légitimement nous faire dire qu’être guéri n’est pas synonyme de joie pour tout le monde.

 

 « Ils menèrent vers les Pharisiens celui qui avait été aveugle. Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Et il leur dit : Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois. Jean 9, 13-15.

Après l’écoute de ces versets, ce rappel s’impose, dans l’Antiquité, la guérison de la cécité était tenue pour impossible. Seule une intervention divine pouvait opérer un tel miracle. Sans vouloir blesser personne, nous le savons, l’être humain est habité par le doute, et nos pharisiens, grands connaisseurs de la Tora, ne peuvent s’empêcher de s’interroger suite à cette guérison avec ce « quoi » et ce « comment ».

Alors commence pour notre aveugle guéri un interrogatoire, et cet interrogatoire, fait surprenant, se déroule sans la présence de Jésus. Il va de soi que ceux qui mènent l’enquête ne sont pas satisfaits de la réponse de l’aveugle, ils veulent comprendre, trouver une explication. Ils cherchent une parole religieuse qui leur soit légitime pour interpréter cet évènement.

Obsédés par le « quoi » et le « comment », tels sont en majorité les pharisiens. En ce sens aujourd’hui ce récit est d’une grande actualité, il vient interroger nos regards qui ne sont pas sans rappeler nos tendances si humaines à vouloir expliquer tout sans volonté réelle d’agir. Alors que l’action de Jésus vient rompre nos regards qui considèrent un être humain comme un simple objet à étudier. Autre fait marquant de notre récit, cette guérison qui amène notre aveugle guéri à être assimilé à un accusé, va aussi l’ouvrir à un chemin de compréhension sur ce que signifie sa propre guérison.

 

« Sur quoi, quelques-uns des Pharisiens disaient : Cet homme ne vient pas de Dieu, car il n’observe pas le sabbat. D’autres disaient : comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles ? Et il y eut division parmi eux. Ils dirent encore à l’aveugle : Toi, que dis-tu de lui, qu’il t’a ouvert les yeux ? Il répondit : C’est un prophète » Jean 9, 15-17.

 

C’est un prophète, voilà que l’ancien aveugle donne une dimension divine à sa guérison. En disant de Jésus qu’il est un prophète, notre aveugle guéri l’assimile à un Elie ou à un Elisée qui ont fait des miracles pour manifester l’authenticité de leur vacation. En ce sens pour ces pharisiens le plus souvent enfermés dans une lecture littérale de la Tora, le conflit devient inévitable puisque Jésus a opéré cette guérison un jour de sabbat.

 

Jésus, en malaxant de la boue et en l’appliquant sur les yeux de l’aveugle, est contrevenu à la règle du repos sabbatique. Mais sans minimiser l’importance de cette non-observation du repos sabbatique par Jésus, l’interrogatoire de l’aveugle guéri conduit les pharisiens à se poser la question de l’identité de son auteur. En effet, comment Dieu pourrait-il agir par l’entremise d’un homme qui contrevient à sa Loi ?

 

Ecoutons ces pharisiens, puisque l’aveugle a été guéri le jour du sabbat, en violation des commandements de Dieu, la guérison ne peut venir de Dieu. Nous avons là une belle illustration de ce que nous enseigne le prologue de l’évangile de Jean : « Et la lumière luit dans le ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue » Jean 1, 5. Parce qu’il n’est jamais bon de généraliser, écoutons ce que disent d’autres pharisiens, plus enclins à accepter ce miracle. La guérison d’un aveugle de naissance n’est pas un évènement qu’on rencontre tous les jours, il faut bien que Dieu soit à l’œuvre.

 

« Il faut bien que Dieu soit à l’œuvre », voici sans aucun doute une première réponse à ce conflit permanent entre la lumière et les ténèbres. Et cette première réponse nous fait naturellement revenir au premier verset du chapitre 9 : « Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance ». Ce : « en passant » de Jésus, d’emblée nous montre la souveraineté de Jésus, c’est d’abord son regard porté sur l’aveugle qui va déclencher cette guérison.

 

Parlons justement de cette guérison et pour bien en parler retrouvons notre aveugle guéri qui dans un premier temps reste passif. Passif jusqu’à un certain point, car la guérison de l’aveugle, la controverse qu’elle suscite et sa confession de foi finale, annonce un sens second : le passage de tout être humain des ténèbres à la lumière grâce à la rencontre de Jésus, et l’accueil de la révélation.

 

Accueillir la révélation n’est pas à la portée de tout un chacun, justement retrouvons les pharisiens pris en plein dilemme, avec cette question : « si c’est bien Dieu qui est à l’œuvre dans la guérison de l’aveugle, comment peut-on qualifier son auteur de pécheur, c’est-à-dire d’homme en rupture avec Dieu ? » Ce dilemme est insoluble et divise donc les pharisiens.

Et voici nos pharisiens partagés, incapables de se prononcer, et ce qui peut encore plus nous surprendre, c’est qu’ils se tournent vers l’aveugle, qui a pourtant confessé son ignorance. Là où les détenteurs du savoir sont divisés, l’aveugle guéri malgré son ignorance tranche et accomplit un premier pas sur le chemin de la foi. Pour lui, la réalité de sa guérison est plus forte que le respect des interdits traditionnels. L’examen des faits ne laisse aucun doute, celui qui l’a guéri ne peut être qu’un prophète, c’est-à-dire un envoyé de Dieu.

« Jamais encore on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. Ils lui répondirent : Tu es né tout entier dans le péché, et c’est toi qui nous enseignes ! » Jean 9, 32-33. Le chemin que prend l’aveugle guéri est le chemin exemplaire de la foi, la foi en Jésus-Christ symboliquement figurée par le passage de l’obscurité à la lumière. En revanche, le chemin pris par les Pharisiens est le chemin inverse, celui de l’incrédulité, c’est-à-dire le passage de la lumière à l’obscurité.

 

« Et ils le jetèrent dehors ». L’autorité religieuse trop souvent nous montre qu’elle vit dans l’aveuglement, elle discrédite l’analyse de l’aveugle guéri en rappelant qu’il est un pêcheur. Alors, comment un homme qui porte les stigmates de sa séparation d’avec Dieu aurait-il autorité pour enseigner la Tora, et sans autre forme de procès, ils le jetèrent dehors loin de leur vue.

 

« Jésus apprit qu’il l’avaient jeté dehors. Il le trouva et lui dit : Crois-tu au Fils de l’homme ? La question : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » est l’expression de la sollicitude de Jésus pour l’aveugle, tout au long de ce récit, l’aveugle guéri s’est montré ouvert à la révélation, et plus précisément à la personne de Jésus, qui est l’incarnation de cette révélation.

 

 « Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ». La question de Jésus et la réponse de l’aveugle guéri montrent au grand jour la distance qui subsiste entre la signification que l’aveugle attribue à Jésus et sa vraie signification, certes l’aveugle a su reconnaître en Jésus d’abord un prophète. C’est pourquoi la réponse de Jésus à cette question de l’aveugle guéri est capitale, capitale à plus d’un titre, car seul Jésus est en capacité d’accomplir ce pas décisif, ce pas décisif qui dévoile la réalité de sa personne.

 

Et voici ce pas décisif : « Tu l’as vu, lui dit Jésus, et celui qui te parle, c’est lui ». L’autorévélation est ici à la troisième personne, elle vise à mettre en relation l’identité du « Fils de l’homme » en la personne de Jésus que l’aveugle a appris à connaître à travers sa guérison.  « Alors il dit : Je crois ? Seigneur. Et il l’adora ».

Cette profession de foi de l’aveugle guéri manifeste son passage d’une foi plutôt enfantine à une foi devenue pleinement adulte. Et cette confession de foi nous amène tout naturellement à souligner ce parallèle que nous trouvons avec le récit de la Samaritaine, toujours dans ce même évangile en Jean 4, 1-42.

 

Ces deux récits nous montrent une même progression dans la compréhension de « qui est Jésus ». Cette progression dans la compréhension de « qui est Jésus », se décline comme ceci pour l’aveugle guéri, qui dit d’abord ne pas savoir qui est « l’homme nommé Jésus » versets 11et 12. Pour ensuite identifier Jésus à un « prophète » au verset 17, puis au verset 33 à « un homme de Dieu » et, enfin aux versets 37-38 au « Fils de l’homme ».

 

Ainsi le récit se présente comme un parcours qui permet de comprendre « qui est Jésus ». et de découvrir dans la personne de Jésus la lumière du monde, comme a su le faire elle aussi la Samaritaine : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-ce par le Christ » ? Jean 4, 29.

 

L’homme aveugle était posé là, mais c’est Jésus qui l’a vu et est allé vers lui. « Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois ». Eh bien oui, les œuvres de Dieu se manifestent à partir de nos infirmités, de nos blessures, de nos fragilités, de nos dépendances.  

 

Amen.

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