PAROISSE PROTESTANTE
DE BON SECOURS
Epudf - inspection luthérienne de Paris

Eglise Protestante de Bon Secours Paris -Inspection luthérienne
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Prédication Patrick Bouysse, Matthieu 16, 21-28.
Eglise du Bon Secours dimanche 06 septembre 2026
Dans cette douce torpeur de l’été finnisant, me voici de retour parmi vous pour conduire ce temps de culte, et pour rester dans cette douce torpeur, je vous invite à revenir quelques versets en amont de notre récit biblique de ce dimanche. Commencer ma prédication en parlant de douce torpeur en cette fin d’été 2026 peut prêter à confusion, en effet nous venons de vivre un été fort étouffant. Ceci dit, pour rester sur une note optimiste, revenir quelques versets en amont nous permettra de retrouver cette question que Jésus adresse à ses disciples et donc à nous tous ce matin : « Mais vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis ? » Matthieu 16, 15.
De nos jours la réponse, nous la connaissons sur le bout des doigts, mais replaçons-nous 2000 ans en arrière, dans le contexte de ce récit, cela n’était en rien une évidence pour le commun des mortels. Alors sans vouloir m’affranchir du temps qui passe, de nouveau qu’il est bon entendre cette question : « Mais vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis ? » Eh bien oui cette question de Jésus est centrale, en interrogeant directement ses disciples avec cette question, Jésus les conduit sur un chemin de réflexion, les obligeant à faire un travail de compréhension sur la réalité de sa personne et de sa mission.
Chers amis, frères et sœurs, être contemporain de sa propre histoire n’est pas chose facile. Hier comme aujourd’hui comprendre et percevoir la radicalité des changements reste un exercice difficile à effectuer. Et pour cause, pleinement absorbés par le quotidien de nos vies, il nous est presque impossible d’entrevoir les réalités de ces changements, les reconnaître et savoir discerner les personnes porteuses à ces changements. Jésus déjà nous a prévenus, nul n’est prophète en son royaume.
En effet, de là à imaginer que la personne de Jésus, que tout un chacun pouvait aisément côtoyer, était en réalité le Christ ! Il y a un monde, d’où l’importance de ce questionnement. Être contemporain de sa propre histoire, savoir en discerner les tenants et les aboutissants n’est pas à la portée de tout un chacun. Alors très simplement nous nous tournons sur ce que nous connaissons, de nos expériences de vies, de ce que notre passé nous a appris, de ce que notre présent nous fait découvrir. Et voilà que pour Pierre surgit cette magnifique confession de foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », Matthieu 16, 16.
Que peut-on dire de plus ? Que peut-on dire de mieux ? Dimanche après dimanche, nous répétons cette confession qui est l’affirmation même de notre foi chrétienne « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Le christianisme ne naît pas avec la naissance de l’homme appelé « Jésus » mais il naît au moment où l’un de ses disciples, en l’occurrence Pierre est conduit à dire « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».
Justement, aussitôt après cette confession de foi de Pierre, seulement quatre versets plus loin retrouvons Jésus et ses disciples : « Jésus commença dès lors à montrer à ses disciples qu’il fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des principaux sacrificateurs et des scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour », Matthieu 16, 21. Aussitôt après la confession de Pierre, cette annonce de Jésus n’est en rien une surprise pour nous aujourd’hui, elle dévoile au grand jour la Passion du Christ. Mais pour Pierre et les disciples cette déclaration de Jésus au contraire les trouble et les bouscule. « Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches en disant : A Dieu ne plaise, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas » Matthieu 16, 22.
Qu’il est bon ce matin de ne pas jeter l’anathème sur les propos de Pierre, et pourquoi cela, tout simplement parce que Pierre nous montre qu’on peut confesser le Christ et, quelques minutes après, méconnaître gravement la portée de cette confession. Sans offenser personne, le plus souvent nous agissons au quotidien comme Pierre. Et de fait, nos agissement aux quotidien nous font ressembler à ce tentateur dans le désert. C’est pour cela que, avec la même véhémence qu’au désert, Jésus condamne les propos de Pierre, mais aussi les nôtres aujourd’hui.
Revivons ensemble ce basculement, car il s’agit bien d’un basculement avec cette réponse brutale de Jésus, mais attention, cette réponse n’est pas adressée qu’à Pierre, elle nous est adressé à nous aujourd’hui : « Arrière de moi, Satan ! Tu es pour moi un scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes », Matthieu 16, 23.
Tes pensées sont celles des hommes, en ce sens cette réponse brutale nous est adressé. Et pour cause, sans faux fuyant, à ce moment précis, nous sommes en accord avec Pierre. Nous pensons comme lui, nous pensons la même chose que lui, et notre désir est grand, quand nous confessons notre foi en Dieu, de le vouloir puissant pour nous soutenir, et nous rendre plus fort devant l’adversité.
Cette adversité que nous côtoyons dans ce monde rempli d’injustice et de violence. Après tout, pourquoi ce Jésus que nous aimons nous voudrions le voir mourir sur une croix, alors qu’il est vainqueur et triomphant dans nos têtes ? Ce Jésus que nous invoquons dans nos prières, pour qu’il vienne nous soutenir dans nos épreuves que la vie nous donne à vivre. En disant cela, qu’il est bon de le reconnaître, nos pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. Et alors devons-nous en avoir honte ? Pleinement conscients de nos faiblesses humaines s’invite cette question, pourquoi fallait-il que Jésus souffre beaucoup ? Frères et sœurs, cette question n’est en rien innocente, et pour cause, c’est la question la plus difficile de la théologie ; en ce sens, elle est au cœur du mystère de la foi chrétienne.
Entendre ce mystère, c’est entendre que le Christ, le Fils du Dieu vivant a été rejeté par les chefs religieux de son époque, qu’il a souffert avant de mourir sur la croix. Frères et sœurs, pour tout simplement mieux comprendre ce mystère, il nous faut reconnaître la difficulté de notre humanité à accepter la croix. Pourtant c’est sur la croix que se joue l’Evangile, c’est à partir de la croix que l’Eglise se fonde. « Car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Cette parole que l’évangéliste Matthieu fait dire à Jésus est un démenti contre toute théologie naturelle. Et cela ne surprendra personne, de par notre nature humaine, nous ne pouvons que penser comme des humains et donc naturellement rejeter la croix.
Au cœur de ce grand mystère, de façon intimiste et romancé, écoutons Jésus : Oh, mon bien aimé Pierre, je suis bien le Messie, mais pas du tout le Messie que tu crois : Je suis désolé de te le dire, ma mission sur terre n’est pas de devenir ce grand chef tant attendu et espéré, même par vous mes bien-aimés disciples. Ce chef, qui viendrait s’imposer par la force et transformer par la force ce monde. Désolé de vous l’annoncer mais ma mission n’est pas celle-ci. Bien au contraire mes bien-aimés c’est par mon anéantissement sur la croix que je vais révéler ma véritable identité. De par ma mort je vais révéler aux hommes la véritable identité de Dieu et la grandeur de son amour.
Après l’écoute de cette interprétation intimiste et romancé, continuons notre cheminement de ce dimanche : « Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu’un veut venir après moi qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive ». Matthieu 16, 24. Le Christ, selon l’évangile de Matthieu, s’adresse ici à des hommes qui suivent déjà Jésus, mais qui n’ont pas pris l’exacte mesure de ce qu’implique ce suivi. Et pour cause, s’engager pleinement sur les pas de Jésus consiste d’abord à renoncer à soi- même, c’est-à-dire à se charger de sa croix, c’est-à-dire à suivre ici et maintenant Jésus. Et cela nous fait dire que, celui qui veut suivre Jésus trouve un nouveau centre à sa propre vie ; de fait, il devient moins centré sur lui-même ; moins centré sur son propre devenir.
Dans notre cheminement, qu’il est bon de revenir sur cette croix qu’ils nous faut porter. Tout cela pour dire que, porter sa croix revêt une signification toute particulière ; porter sa croix n’est pas un appel à supporter patiemment la souffrance ou la solitude en général, ni une exhortation à assumer courageusement telle contrariété ou adversité particulière, ni une invitation à la négation de soi-même. Mais plutôt pour souligner que ces propos que Jésus adresse à ces disciples, sont là pour justement les rendre plus attentifs au fait qu’il va être rejeté et bafoué par les responsables religieux et qu’ils doivent à leurs tour s’attendre à être dangereusement compromis par la destinée dramatique de Jésus.
« Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera », Matthieu 16, 25. Aujourd’hui avec une acuité toute particulière s’impose à nous cette question : Pourquoi le Christ nous invite à nouveau à entendre ce texte ? En effet pourquoi réentendre ce texte, frères et sœurs ? Tout simplement pour nous placer devant nos responsabilités, refonder enfin nos vies, nous libérer de la domination de ce qui est éphémère et qui perturbe et altère nos vies au quotidien.
Ceci dit, qu’il est difficile à briser ce sentiment si profondément humain, de vouloir être à la hauteur dans toutes les circonstances que la vie nous réserve. Et parce que dans ce monde il nous est demandé d’être parmi les premiers, ou au mieux de demeurer en haut du classement, de répondre vite et bien à des situations d’urgence, de savoir-faire et surtout de bien faire. Montrer nos faiblesses devient un acte quasiment suicidaire. Que reste-t-il alors de notre espérance en un monde plus apaisé, plus conciliant ?
Sans faire trop travailler nos méninges, le contraire de l’espérance c’est la résignation. Et fait surprenant, la résignation de nos jours est la conséquence du bruit, ce bruit fait de flot de mots, fait de flot d’images disant et montrant tout et son contraire, ce bruit incessant qui menace de noyer notre besoin inné d’espérance.
Flot de mots, flot d’images, notre modernité n’est pas habitée par le silence, loin s’en faut, mais plutôt par l’incapacité d’écouter. Nous vivons aujourd’hui dans un monde de publicité perpétuelle, de commentaires incessants sur tout et son contraire. Nous sommes trop souvent épuisés par ce triste spectacle. Et ce dont nous avons soif, c’est de cette parole de vérité dite sans manipulation, qui nous dit avec insistance aujourd’hui : « Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera », Matthieu 16, 25.
Sauver sa vie, c’est effectivement abandonner Jésus dans son chemin de croix et, de fait ne plus avoir part au salut qu’il apporte. Justement arrêtons-nous sur ce verbe « trouver » pour dire ceci. Le verbe trouver a ici un sens eschatologique, trouver enfin la bonne part, la part de Dieu. Pour enfin découvrir avec émerveillement la réalité du Royaume caché, c’est-à-dire recevoir de Dieu les biens définitifs qu’on avait attendus et espérés depuis si longtemps.
« Et que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier s’il perd son âme ? Ou que donnera un homme en échange de son âme ? », Matthieu 16, 26. Que ce verset est important, il ne souligne ni le prix de la vie, ni le prix de l’âme, il souligne l’importance de « suivre le Christ ». Ce verset à lui seul est un enseignement, il souligne l’impuissance des richesses de ce monde lorsqu’il s’agit de gagner la vie éternelle, que le Christ offre à ceux qui veulent le suivre. Mais soyons rassurés, ce verset ne nous demande pas de vivre pauvrement pour suivre le Christ, ce verset est là pour nous rappeler que gagner décemment sa vie, est en soi une bonne chose ; ce qui devient le mal absolu, c’est lorsque l’accumulation de nos richesses nous font oublier de suivre le Christ.
En conclusion de ma prédication, reformulons cette insistance à suivre Jésus avec l’aide de ces trois questions : Où sont tes vraies valeurs ? Où est ton trésor ? A quoi attaches-tu ton cœur ? Répondre à ces trois questions témoigne déjà du sérieux de nos engagements comme de la profondeur de notre foi. Ainsi s’éclaire cette invitation, cent fois répétées de Jésus, de nous dépouiller de nos habits faussement protecteurs, faussement rassurants.
« Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera » Le mot vie renvoie ici à la vie éternelle qui est autre chose que la vie perpétuelle, car c’est une notion plus qualitative que quantitative. Les chrétiens comme les autre humains finissent par mourir, la seul vraie question est celle du sens de la vie. Voulons-nous une vie en lien avec l’éternité ou une vie accrochée aux réalités terrestres, une vie qui s’éternise ou une vie qui se perd ?
Même si ma vie me semble fade et triste, même si je me heurte à mes limites, et à celles de mon environnement, même si dans ma recherche du bonheur, je bute sur des impasses que posent devant moi les réalités de la vie, que suis-je réellement en train de vivre ? Répondre à l’ensemble de ces interrogations nous ouvrent un chemin d’espérance.
Et quel chemin d’espérance, car chaque jour nous sommes appelés à passer de l’obscurité à la lumière. A vaincre nos contradictions, nos peurs, nos faiblesses, alors recevons en ce premier dimanche de septembre cette invitation à suivre Jésus comme un don.
Amen.
Prédication Pierrette Lienhart, Luc 24, 13-35.
Eglise du Bon Secours dimanche 24 avril 2026
Les disciples d'Emmaüs
Deux hommes marchent tout en discutant. Ils ont quitté Jérusalem, et se dirigent vers Emmaüs. Ils marchent ainsi vers un village que personne ne connaît, et où, vraisemblablement, personne ne les attend.
On les imagine, dans les collines de Judée, marchant tête baissée, traversant des champs d'oliviers, dans la chaleur et la poussière... Ils sont agités par tant de questions sans réponses, qu'ils se retrouvent comme des naufragés dans un désert.
Ils revivent ces évènements qui ont défrayé la chronique à Jérusalem, et comment leur Maître Jésus a été crucifié, comment les autorités juives ont laissé faire.
Cette lumineuse partie de leur existence est bel et bien terminée, leur espérance en un monde meilleur s'est éteinte. Jésus n'a opposé aucune résistance à ses bourreaux, la mort a eu le dessus, et c'est l'échec sur toute la ligne... Ils ont été fortement secoués per ces évènements, eux qui avaient tout quitté pour suivre Jésus, et qui l'auraient volontiers suivi sur le chemin du triomphe.
Oh, bien sûr, il y a bien ces femmes qui ont déclaré que le tombeau de Jésus était vide, qu'elles avaient vu des anges qui leur avaient dit qu'il était vivant, mais que croire de tout cela : Jésus, on ne l'a pas revu.... Bien sûr, un tombeau qui est vide, cela signifie peut-être que la mort est vidée de son pouvoir, mais tant qu'ils n'ont pas vu Jésus, nos deux pèlerins, il y a un pas qu'ils ne peuvent pas franchir.
Ils sont comme nous, ces deux hommes : bien souvent, nous sommes en errance, nous aussi, cherchant des excuses à notre manque de foi... Evidemment, nous n'avons pas de preuves objectives de la présence de Christ à nos côtés, alors, franchement, ce n'est pas évident....
Comme eux, nous discutons, nous cherchons à résoudre des questions existentielles en nous lançant dans des discussions sans fin. Alors, comme les deux pèlerins, nous marchons vers l'ouest, là où le soleil va finir par se coucher, dans une lumière déclinante, qui nous conforte dans notre scepticisme... Et nous tournons en rond, prisonniers d'une sorte de cercle vicieux.
On a bien l'intuition qu'un événement inattendu, quasi miraculeux pourrait nous éclairer, nous illuminer, mais les miracles... de nos jours, on n'y croit plus trop...
Comme les disciples d'Emmaüs qui ressassent leurs soucis et leurs blessures, si nous nous apitoyons sur notre sort, cela ne nous aide pas à voir Dieu, et cela nous enferme encore un peu plus dans notre impuissance.
Et voilà que Jésus les rejoint et poursuit le chemin avec eux, mais leurs yeux sont empêchés de le reconnaître, il y a en eux une sorte de cécité.
On peut d'ailleurs se demander, à ce stade-là, quelle pouvait bien être l'apparence physique de Jésus, puisqu'ils ne le reconnaissaient pas, alors qu'ils la connaissaient bien, son apparence physique... Ils auraient pu aussi le reconnaître à sa voix ? Mais peut-être est-ce pour leur montrer, pour nous montrer que le fait de reconnaître Jésus n'est pas simplement affaire de vue, mais plutôt...affaire de cœur ? Que la reconnaissance de Jésus ne passe pas par les yeux ? Peut-être aussi que le découragement prenait tellement le dessus en eux qu'ils n'avaient même plus l'envie de voir Jésus ressuscité... Mais peut-être aussi que le Christ ressuscité n'est plus tout à fait le même que Jésus de Nazareth ?
En tout cas, tout cela montre que la présence de Dieu n'est pa définitivement enfermée dans un corps particulier, sa présence agissante est libérée de toute limite corporelle : la présence de Dieu n'est pas limitée à un individu particulier, ni à un temps particulier, ni à un espace particulier. Pâques est en effet le moment où l'Eternel abolit une bonne fois pour toutes ces limites que les hommes posent trop souvent...
Jésus fait remarquer aux deux hommes qu'ils ont l'air triste, et leur demande pourquoi. Alors ils s'étonnent que cet homme, qui semble également venir de Jérusalem, sans doute un pèlerin de Pâques, n'ait pas entendu parler de tous ces évènements, la condamnation, puis la mort de Jésus...
Jésus les a questionnés, car il a bien compris que cette tristesse révélait leur doute, leur découragement après la mort de leur maître. Et Jésus leur laisse tout le loisir de s'exprimer, de raconter leur désarroi.
Nous devons, nous aussi, ne pas hésiter à partager nos difficultés, nos doutes, et cela demande parfois beaucoup d'humilité, car notre penchant naturel serait plutôt de cacher nos faiblesses. Mais si nous nous laissons emprisonner par les non-dits, nous nous mettons à la merci de la puissance des ténèbres, qui nous suggèrera des tas de raisons de nous tenir encore plus à distance des autres...
Après les avoir laissés s'exprimer, Jésus leur dit alors : « Hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes ! »
Il leur parle de leur intelligence, pas de foi ou d'illumination subite, non, il fait appel à leur intelligence, tout simplement. Il se doute bien qu'ils connaissent les écritures de l'A T, les prophètes, et il suffirait qu'ils les relisent, qu'ils s'en souviennent, pour comprendre que Jésus devait souffrir tout cela pour entrer dans sa gloire...
Et là, Jésus va orienter leur réflexion, et pour réveiller leur cœur et leur esprit, il va les pousser à chercher plus loin, à reprendre le chemin des Ecritures. Il va prendre le temps de revoir avec eux toute l'histoire, depuis Moïse.
Rappelez-vous le discours que Pierre, après la Pentecôte, tenait aux Juifs pieux qui se trouvaient à Jérusalem, comment il rappelait les promesses faites à David, ces textes, ils les connaissaient, mais ne faisaient pas le rapprochement avec ce qui venait de se passer à Jérusalem...
Jésus ne les aveugle pas de sa gloire, il ne leur montre pas ses mains et ses pieds, marqués par les trous de la croix, il ne leur donne pas de preuve évidente. Il les invite simplement à écouter une Parole déjà dite par Dieu, une Parole qui commente l'histoire de Jésus le Nazaréen, et qui révèle le sens de ce qui vient de se passer à Jérusalem...
Peu à peu, sans qu'ils ne s'en rendent compte tout de suite, la parole devient vie intérieure, feu brûlant, le Saint-Esprit est à l'œuvre en eux alors qu'ils marchent, tout en discutant.
Il en va de même pour chacun de nous : Dieu nous réserve des instants d'émotion et des moments où l'on sent vibrer des sensations au fond de nous-mêmes. C'est dans ces moments-là qu'il faut apprendre à écouter ce qui se passe en nous.
Mais eux, il leur manque encore quelque chose, à nos deux disciples, ils ont encore un voile sur les yeux, ils voient Jésus, mais ne le reconnaissent toujours pas, ils restent dans leur tristesse, dans leur semi-obscurité. Le jour baisse, la nuit approche.
Et là, tout va basculer : ils en sont à un point où ils ont besoin d'un signe pour croire vraiment, mais ils ne le savent pas encore... Ils ont... comme un manque à combler, et ils retiennent Jésus à dîner, ce Jésus qu'ils prennent encore pour un voyageur, comme eux... Et ce n'est certainement pas seulement une question d'hospitalité, comme cela se pratiquait à l'époque. Non, il y a autre chose : quelquefois, on est poussé à agir d'une certaine façon, comme les pèlerins d'Emmaüs, sans savoir vraiment pourquoi, mais ce n'est pas un hasard...
Jésus leur a laissé l'initiative, et ils en ont fait bon usage !
Mais à ce moment-là, alors qu'ils arrivent à destination, Jésus fait mine de vouloir aller plus loin, de poursuivre son chemin...
Jésus ne s'impose pas... Jésus ne s'impose jamais. En s'effaçant, il nous laisse l'initiative... Car, contrairement à ce que nous croyons, ce n'est pas nous, les premiers, qui cherchons Dieu, mais c'est le Christ qui ne cesse de nous attirer à lui par tous les moyens, et plus encore dans les moments difficiles, mais il le fait avec une immense délicatesse, sans s'imposer...
Et finalement, Jésus va rester pour dîner avec eux
Et c'est lorsqu'il rompt le pain, qu'alors là, ils le reconnaissent ! Leurs yeux s'ouvrent, mais aussitôt qu'ils le reconnaissent, Jésus disparaît de leur vue. C'est à ce moment-là qu'ils réalisent combien ils étaient habités d'un feu intérieur lorsque Jésus leur parlait, lorsqu'il leur enseignait les Ecritures.
Le signe qui leur manquait encore, ce fut le pain partagé, le pain rompu par Jésus. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que l'évangéliste nous dit : « Pendant qu'il était à table avec eux, il prit du pain, et après avoir rendu grâce, il le rompit et leur en donna. » Il ne nous dit pas qu'ils dînèrent ensemble, non, il nous dit que Jésus a rompu et partagé le pain, après avoir rendu grâce, comme une liturgie.
Jésus accomplit le même geste que lors de la Sainte-Cène. Et pour nos deux voyageurs, ce partage du pain fut le signe de la présence de Jésus, bien vivant à côté d'eux, ce fut l'élément déclencheur de la reconnaissance du Christ ressuscité.
Et c'est au moment-même qu'ils savent qu'ils viennent de rencontrer Jésus, bien vivant, qu'ils ont la preuve qui leur manquait, c'est à ce moment-là que Jésus devient invisible... Mais maintenant, ils savent, ils savent que les femmes, devant le tombeau vide, avaient raison.
A leur tour, ils vont pouvoir témoigner : Jésus a disparu de leur vue, mais ils ont désormais la conviction que Jésus est vivant, ils ont désormais foi en la résurrection. Car on ne voit que par la foi que Jésus ressuscité peut être reconnu.
Eux qui, au départ, tournaient le dos à Jérusalem, voilà que maintenant, ils ont envie d'y retourner, pour témoigner, pour témoigner que Jésus est vraiment ressuscité !
Ils étaient tristes, et les voilà joyeux, ils étaient empêchés de voir, et ils ont vu, ils ne sont plus aveugles, et c'est sur le champ qu'ils sont repartis à Jérusalem, marchant à nouveau vers la lumière.
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De génération en génération, le témoignage de la résurrection de Jésus a été transmis jusqu'à nos jours, jusqu'à nous car un des signes de l'authenticité de la foi, c'est qu'elle se trouve immédiatement transmise à d'autres. Les pèlerins d'Emmaüs ont eu avec Jésus une rencontre personnelle et vivifiante, mais aussitôt, ce dialogue avec le ressuscité s'est épanoui en mission et en volonté de témoignage.
Lorsque nous célébrons la sainte-Cène, nous savons que c'est parce que Jésus a demandé que nous le fassions en mémoire de lui, mais gardons aussi cette réalité présente à l'esprit que ce fut pour les pèlerins d'Emmaüs le signe indiscutable de la présence de Jésus à leur côté, de façon fulgurante et lumineuse !
Et gardons également présent à l'esprit que c'est lorsque Jésus s'est véritablement révélé à eux qu'il est devenu invisible, mais leur foi est née à cet instant, leur foi, et leur besoin irrésistible d'aller en témoigner. Ils sont passés du voir au croire, et cela correspond à un nouveau mode de présence de Jésus parmi nous. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu », disait Jésus à Thomas. Car si Jésus est invisible à notre regard, il reste présent en nous par la puissance de son Saint-Esprit.
Souvenons-nous-en, lorsque nous errons sur les chemins du doute : Jésus, même si nous ne le voyons pas corporellement devant nous, Jésus, est bien vivant !
N'hésitons pas à nous servir de notre intelligence, pour bien comprendre les Ecritures, les écritures qui nous disent tout de l'amour de Dieu, et de son plan de faire de son Fils notre sauveur p son sacrifice, mais laissons aussi notre cœur s'ouvrir, pour recevoir en nous la victoire de la vie sur la mort, par sa résurrection.
Jésus marche avec nous, et nous écoute, soyons réceptifs à son feu brûlant qui transforme. Et si, comme ces deux disciples, quelque chose nous retient encore sur le seuil de la résurrection, n'hésitons pas à demander à Jésus de rester avec nous. C'est en effet par sa Parole, et par le pain partagé, que Jésus nous rejoint sur le chemin de notre vie.
Les mots « reste avec nous » sont très importants, ils disent une présence, un accompagnement qui va bien au-delà de la mort.
Ce passage de l'Evangile nous invite à marcher sur le chemin du partage.
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le partage du chemin : savoir marcher avec les autres, à leur rythme, s'approcher d'eux, de leur vie, prendre le temps de les écouter, d'entendre leurs questions... tout comme l'a fait Jésus avec les pèlerins d'Emmaus...
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le partage de la Parole : savoir répondre à notre prochain qui nous parle, qui nous questionne, en nous appuyant sur cette parole....
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le partage du pain: le signe profond qui nous nourrit, et nous met debout, tout comme les pèlerins qui se sont redressés dans la joie, eux qui marchaient courbés sur le chemin d'Emmaus...
Si les deux pèlerins d'Emmaüs étaient tristes au début, c'est aussi parce qu'ils croyaient que Jésus le Messie serait le libérateur d'Israël, une sorte de chef politique qui les libèreraient de l’occupation romaine avec la crucifixion, leurs espoirs avaient été anéantis. C'est pour cela qu'ils avaient quitté Jérusalem, et qu'ils se retrouvaient à marcher, pour aller ailleurs. Il fallait qu'ils fassent le deuil de cette image erronée qu'ils s'étaient faite de Jésus, un Jésus libérateur, certes, mais pas de la manière qu'ils croyaient.
Tant qu'ils n'avaient pas fait le deuil de cette image, leur foi ne pouvait pas encore surgir, car ils n'avaient pas encore une compréhension intime de l'événement, intime, c'est-à-dire, dans cœur. Jésus ne leur a-t-il pas dit que leur cœur était lent à comprendre ?
On pourrait presque dire qu'avec les deux disciples d'Emmaüs, nous avons fait une sorte de promenade de santé, et quelle santé ! Et cette promenade de santé, c'est d'abord un voyage intérieur, qui nous permet de reconnaître Dieu à l'œuvre dans notre vie personnelle.
Si notre route biologique ici-bas va de la naissance à la mort, cette route, elle croise notre route spirituelle, celle du voyage intérieur, qui, elle, va de la mort à la vie, de la croix à la résurrection.
Et le chemin qui mène à la résurrection est un long chemin de recherche et d'approfondissement, la Parole y tient une grande place. Le quotidien de notre vie est comme une route qui nous fait traverser toutes sortes de situations et d'évènements qui nous façonnent ; mais vivons-nous notre quotidien avec cette foi en la présence d'un Christ qui ferait route avec nous ?
Jésus est un infatigable compagnon de marche : il nous donne volontiers des explications, si on ne lui impose pas nos propres solutions que nous croyons bonnes. Il ne nous impose pas de croire ce que notre raison refuse d'admettre, il se tient dans le silence de notre être. Il est toujours accessible à toutes formes de contacts, dans la mesure où nous acceptons de nous laisser accompagner par lui.
Jésus n'abandonne jamais ceux qui cherchent, il les rejoint, il se fait proche, il marche à leur pas, et fait route avec eux, alors demandons-lui de rester avec nous, lorsque le soir tombe...
AMEN.
Prédication de Patrick Bouysse, Jean 9, 1-42.
Eglise du Bon Secours dimanche 01 mars 2026
« Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance ». « Jésus vit, en passant », sobrement, voici le premier verset de notre évangile de ce dimanche. Jésus en passant redonne la vue à un aveugle de naissance un jour de sabbat et cette guérison, fait troublant, n’enthousiasme pas tout le monde, elle déclenche même une vive polémique. Pour mieux comprendre ce fait troublant, il nous faut prendre le temps de relire attentivement l’ensemble du chapitre 9 de notre évangile de ce dimanche.
Cette relecture du chapitre 9 nous amène déjà à faire un premier constat autour de la notion du « voir ». Cette notion du « voir » qui s’invite avec le mot « aveugle », douze fois citées, mais aussi l’expression « ouvrir les yeux » sept fois citées. D’ailleurs le verbe « voir » lui-même est neuf fois cités, ainsi que l’expression « recouvrer la vue » quatre fois employées.
Toujours en introduction de ma prédication, il est bon de rappeler que l’évangile de Jean a cette particularité d’être le moins ancien de nos quatre évangiles. Abstraction faite qu’il est le plus récent de nos quatre évangiles, il a aussi cette particularité de raconter autrement la vie de Jésus. En ce sens il nous donne un éclairage nouveau, éclairage qui commence ainsi : « Au commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu » Jean 1, 1.
Attardons-nous encore un moment sur les premiers versets de l’évangile de Jean, pour dire ceci, la guérison de l’aveugle-né que nous trouvons au chapitre 9 présente sous une forme narrative la découverte de cette lumière, relisons justement cet autre verset du prologue de Jean : « Et la lumière luit dans le ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue », Jean 1, 5. Pour prendre pleinement la mesure de ce verset, il est important de redire que la lumière est à comprendre comme une puissance de vie. En effet, le mot « lumière » rejoint le mot « vie » en Jean 1, 4. « En elle était la vie, et la vie était la lumière du monde » Jean 1, 4.
Cette Parole qui vient au monde est « la vie », et cette vie est immédiatement associée à la « lumière du monde ». La voici cette bonne nouvelle, Jésus est « vie et lumière » pour nous tous. Il va sans dire que l’évangile de Jean est fortement christologique, c’est-à-dire qu’il donne une importance centrale à la divinité de Jésus. Christologie qui nous dit que c’est Jésus qui nous rend vivants, que c’est sa lumière, et aucune autre qui peut nous donner de vivre pleinement nos existences.
Après cette introduction, retrouvons notre récit de guérison, cette guérison qui est l’un des sept signes que contient l’évangile de Jean, signe qui redonne la vue à un aveugle de naissance, mais au lieu de susciter joie et enthousiasme, cette guérison provoque une polémique. Ce qui peut légitimement nous faire dire qu’être guéri n’est pas synonyme de joie pour tout le monde.
« Ils menèrent vers les Pharisiens celui qui avait été aveugle. Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Et il leur dit : Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois. Jean 9, 13-15.
Après l’écoute de ces versets, ce rappel s’impose, dans l’Antiquité, la guérison de la cécité était tenue pour impossible. Seule une intervention divine pouvait opérer un tel miracle. Sans vouloir blesser personne, nous le savons, l’être humain est habité par le doute, et nos pharisiens, grands connaisseurs de la Tora, ne peuvent s’empêcher de s’interroger suite à cette guérison avec ce « quoi » et ce « comment ».
Alors commence pour notre aveugle guéri un interrogatoire, et cet interrogatoire, fait surprenant, se déroule sans la présence de Jésus. Il va de soi que ceux qui mènent l’enquête ne sont pas satisfaits de la réponse de l’aveugle, ils veulent comprendre, trouver une explication. Ils cherchent une parole religieuse qui leur soit légitime pour interpréter cet évènement.
Obsédés par le « quoi » et le « comment », tels sont en majorité les pharisiens. En ce sens aujourd’hui ce récit est d’une grande actualité, il vient interroger nos regards qui ne sont pas sans rappeler nos tendances si humaines à vouloir expliquer tout sans volonté réelle d’agir. Alors que l’action de Jésus vient rompre nos regards qui considèrent un être humain comme un simple objet à étudier. Autre fait marquant de notre récit, cette guérison qui amène notre aveugle guéri à être assimilé à un accusé, va aussi l’ouvrir à un chemin de compréhension sur ce que signifie sa propre guérison.
« Sur quoi, quelques-uns des Pharisiens disaient : Cet homme ne vient pas de Dieu, car il n’observe pas le sabbat. D’autres disaient : comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles ? Et il y eut division parmi eux. Ils dirent encore à l’aveugle : Toi, que dis-tu de lui, qu’il t’a ouvert les yeux ? Il répondit : C’est un prophète » Jean 9, 15-17.
C’est un prophète, voilà que l’ancien aveugle donne une dimension divine à sa guérison. En disant de Jésus qu’il est un prophète, notre aveugle guéri l’assimile à un Elie ou à un Elisée qui ont fait des miracles pour manifester l’authenticité de leur vacation. En ce sens pour ces pharisiens le plus souvent enfermés dans une lecture littérale de la Tora, le conflit devient inévitable puisque Jésus a opéré cette guérison un jour de sabbat.
Jésus, en malaxant de la boue et en l’appliquant sur les yeux de l’aveugle, est contrevenu à la règle du repos sabbatique. Mais sans minimiser l’importance de cette non-observation du repos sabbatique par Jésus, l’interrogatoire de l’aveugle guéri conduit les pharisiens à se poser la question de l’identité de son auteur. En effet, comment Dieu pourrait-il agir par l’entremise d’un homme qui contrevient à sa Loi ?
Ecoutons ces pharisiens, puisque l’aveugle a été guéri le jour du sabbat, en violation des commandements de Dieu, la guérison ne peut venir de Dieu. Nous avons là une belle illustration de ce que nous enseigne le prologue de l’évangile de Jean : « Et la lumière luit dans le ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue » Jean 1, 5. Parce qu’il n’est jamais bon de généraliser, écoutons ce que disent d’autres pharisiens, plus enclins à accepter ce miracle. La guérison d’un aveugle de naissance n’est pas un évènement qu’on rencontre tous les jours, il faut bien que Dieu soit à l’œuvre.
« Il faut bien que Dieu soit à l’œuvre », voici sans aucun doute une première réponse à ce conflit permanent entre la lumière et les ténèbres. Et cette première réponse nous fait naturellement revenir au premier verset du chapitre 9 : « Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance ». Ce : « en passant » de Jésus, d’emblée nous montre la souveraineté de Jésus, c’est d’abord son regard porté sur l’aveugle qui va déclencher cette guérison.
Parlons justement de cette guérison et pour bien en parler retrouvons notre aveugle guéri qui dans un premier temps reste passif. Passif jusqu’à un certain point, car la guérison de l’aveugle, la controverse qu’elle suscite et sa confession de foi finale, annonce un sens second : le passage de tout être humain des ténèbres à la lumière grâce à la rencontre de Jésus, et l’accueil de la révélation.
Accueillir la révélation n’est pas à la portée de tout un chacun, justement retrouvons les pharisiens pris en plein dilemme, avec cette question : « si c’est bien Dieu qui est à l’œuvre dans la guérison de l’aveugle, comment peut-on qualifier son auteur de pécheur, c’est-à-dire d’homme en rupture avec Dieu ? » Ce dilemme est insoluble et divise donc les pharisiens.
Et voici nos pharisiens partagés, incapables de se prononcer, et ce qui peut encore plus nous surprendre, c’est qu’ils se tournent vers l’aveugle, qui a pourtant confessé son ignorance. Là où les détenteurs du savoir sont divisés, l’aveugle guéri malgré son ignorance tranche et accomplit un premier pas sur le chemin de la foi. Pour lui, la réalité de sa guérison est plus forte que le respect des interdits traditionnels. L’examen des faits ne laisse aucun doute, celui qui l’a guéri ne peut être qu’un prophète, c’est-à-dire un envoyé de Dieu.
« Jamais encore on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. Ils lui répondirent : Tu es né tout entier dans le péché, et c’est toi qui nous enseignes ! » Jean 9, 32-33. Le chemin que prend l’aveugle guéri est le chemin exemplaire de la foi, la foi en Jésus-Christ symboliquement figurée par le passage de l’obscurité à la lumière. En revanche, le chemin pris par les Pharisiens est le chemin inverse, celui de l’incrédulité, c’est-à-dire le passage de la lumière à l’obscurité.
« Et ils le jetèrent dehors ». L’autorité religieuse trop souvent nous montre qu’elle vit dans l’aveuglement, elle discrédite l’analyse de l’aveugle guéri en rappelant qu’il est un pêcheur. Alors, comment un homme qui porte les stigmates de sa séparation d’avec Dieu aurait-il autorité pour enseigner la Tora, et sans autre forme de procès, ils le jetèrent dehors loin de leur vue.
« Jésus apprit qu’il l’avaient jeté dehors. Il le trouva et lui dit : Crois-tu au Fils de l’homme ? La question : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » est l’expression de la sollicitude de Jésus pour l’aveugle, tout au long de ce récit, l’aveugle guéri s’est montré ouvert à la révélation, et plus précisément à la personne de Jésus, qui est l’incarnation de cette révélation.
« Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ». La question de Jésus et la réponse de l’aveugle guéri montrent au grand jour la distance qui subsiste entre la signification que l’aveugle attribue à Jésus et sa vraie signification, certes l’aveugle a su reconnaître en Jésus d’abord un prophète. C’est pourquoi la réponse de Jésus à cette question de l’aveugle guéri est capitale, capitale à plus d’un titre, car seul Jésus est en capacité d’accomplir ce pas décisif, ce pas décisif qui dévoile la réalité de sa personne.
Et voici ce pas décisif : « Tu l’as vu, lui dit Jésus, et celui qui te parle, c’est lui ». L’autorévélation est ici à la troisième personne, elle vise à mettre en relation l’identité du « Fils de l’homme » en la personne de Jésus que l’aveugle a appris à connaître à travers sa guérison. « Alors il dit : Je crois ? Seigneur. Et il l’adora ».
Cette profession de foi de l’aveugle guéri manifeste son passage d’une foi plutôt enfantine à une foi devenue pleinement adulte. Et cette confession de foi nous amène tout naturellement à souligner ce parallèle que nous trouvons avec le récit de la Samaritaine, toujours dans ce même évangile en Jean 4, 1-42.
Ces deux récits nous montrent une même progression dans la compréhension de « qui est Jésus ». Cette progression dans la compréhension de « qui est Jésus », se décline comme ceci pour l’aveugle guéri, qui dit d’abord ne pas savoir qui est « l’homme nommé Jésus » versets 11et 12. Pour ensuite identifier Jésus à un « prophète » au verset 17, puis au verset 33 à « un homme de Dieu » et, enfin aux versets 37-38 au « Fils de l’homme ».
Ainsi le récit se présente comme un parcours qui permet de comprendre « qui est Jésus ». et de découvrir dans la personne de Jésus la lumière du monde, comme a su le faire elle aussi la Samaritaine : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-ce par le Christ » ? Jean 4, 29.
L’homme aveugle était posé là, mais c’est Jésus qui l’a vu et est allé vers lui. « Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois ». Eh bien oui, les œuvres de Dieu se manifestent à partir de nos infirmités, de nos blessures, de nos fragilités, de nos dépendances.
Amen.